MILLE VACHES. Ciné-concert

QUELQUES HOMMES ET MILLE VACHES

Un film de Laurent Grall Rousseau. 

France 2008. Couleur et noir et blanc. 90mn

arrangements et direction musicale : Laurent « Enzo » Rousseau

Un ciné-concert 

D’olivier Durif et de Laurent “Enzo“ Rousseau.

“Quelques hommes et Mille vaches décrit le quotidien et l’intime de 6 éleveurs de veaux du Limousin et du Morvan. Entre une tradition séculaire et une réalité mondialiste, le collectage de ces paroles d’hommes de la terre amoureux de leurs bêtes sonnent comme les versets d’une immuable humanité.“

Coordination et Enquête : Olivier Durif et Caroline Darroux – Direction musicale, arrangements : Laurent « Enzo » Rousseau – Coproduction : CRMT en Limousin, UGMM et  Mémoires Vives. Cette création bénéficie de l’aide de la Communauté européenne dans le cadre des programmes LEADER+ (« Pays de Tulle »  et « Parc du Morvan »), des DRAC et des Conseils régionaux du Limousin et de Bourgogne, du Conseil Général de la Corrèze, de l’ADIAM Corrèze, de la Communauté de Communes du Pays de Tulle, de Musique Danse Bourgogne, du Pays de l’Autunois-Morvan, de Groupama, du Crédit Mutuel, du Crédit Agricole Centre-France ainsi que de l’aide technique du Théâtre « Les sept Collines » – scène conventionnée de Tulle

Synopsis

Ce film-spectacle co-produit par le Centre Régional des musiques Traditionnelles en Limousin, et les associations UGMM et Mémoires Vives en Morvan réunit deux territoires, Le Morvan et la Corrèze, berceaux d’élevage de nos races bovines, et vient soulever un coin du voile sur le monde d’aujourd’hui et son paradoxe. Des images, des paroles, des musiques : une même culture partagée par des femmes et des hommes de bon sens, passionnés par leur métier et leur savoir-faire. Le regard porté dans ce film sur la connaissance de l’histoire de cette civilisation veut ouvrir une véritable réflexion sur les sociétés rurales du XXIe siècle où modernité et tradition surgissent là où on ne les attendaient plus.

L’urgence.

Un pays qui s’en va ou plutôt qui va s’en aller si…On ne peut pas, et d’abord…C’est, au tout début, dans cette irrévocable nécessité que se construit se taille à la serpe un projet pour dire —parce qu’on est vivant— le refus de disparaître. Deux pays en vert, en bordure du Massif Central, l’un à l’ouest,  l’autre à l’Est, l’agriculture encore embriquée dans un paysage qu’on pourrait croire naturel, hautes terres d’élevage, l’une de vaches rouges, l’autre de blanches. Le Morvan, la Corrèze. Il faudrait… mais ce serait trop long, ce serait trop tard. Les musiques traditionnelles ? pas si sûr , en tout cas pas comme ça. On va sans délai donner la parole à des gens qui ne parlent pas ou plutôt, et c’est pas pareil, qu’on entend jamais : Surtout, qu’ils ne nous parlent pas d’hier mais de là, de maintenant. Comment ? On prend rendez-vous : « Venez lundi.Six heures. »

Nous voici tous les quatre tassés dans un Espace Renault : un cameraman breton qui tente de capter le reste de la nuit morvandelle d’automne à travers les vitres du camion, un musicien sans racines apparentes qui veut faire du son, une ethnologue morvandiau-compatible qui connaît l’homme, un Limousin qui n’a d’expérimenté que ses bottes en caoutchouc et c’est déjà beaucoup. La fin de nuit, mal réveillés, n’a suscité aucune question chez quiconque sur le pourquoi, le comment, le qui de ce qu’on nous allons faire et surtout pas laissé poindre la pâleur  de chacun.

L’urgence. Les mains qui se serrent rapidement en arrivant sont encore moins loquaces. Le temps, rapide, de charger  la caméra, le DAT, l’appareil numérique, les yeux en face des trous :

« Bon, ben maintenant je vais aller voir mes vaches »

Le sortilège ne se déliera que huit mois plus tard, parcours initiatique entre Morvan et Corrèze ou l’histoire improbable se tressera implacable du discours de ces hommes qui parlent aux vaches et refont l’univers chaque matin en allant les voir.

Olivier DuriF

Directeur du Centre des Musiques Traditionnelles en Limousin.

Ballade sur sols majeurs

Pour construire un discours sur l’autre, il y a deux façons de travailler : la première est de savoir à l’avance quel sera le scénario ; La seconde est d’avoir l’intime conviction qu’on ne sait rien de ce regard ancré ailleurs, de cette vie différente et de ces gestes qu’on n’a jamais faits. La première méthode est plus facile, plus sûre et plus rationnelle, rôdée depuis des siècles par des écrivains, des journalistes, des inquisiteurs aussi… La seconde est périlleuse et incertaine, mais juste.

Le monde paysan connaît, d’un accent à l’autre, l’épaisseur des clichés qui recouvrent la poésie quotidienne des haies et des écuries.

A qui ne veut pas entendre, Jean-Charles Cougny ne dit pas le prénom de ses vaches. A qui ne veut pas comprendre, Pierre Couloumy n’explique pas les contradictions d’un métier qui s’adapte au monde changeant. Il faut prendre le temps pour pénétrer leurs regards perçants, aiguisés chaque jour pendant qu’ils font naître des veaux, vivre des bêtes, pour nourrir des hommes. Comme des musiciens qui veulent jouer ensemble, il faut s’accorder. Même si les instruments sont différents, que l’un tienne sa caméra, que l’autre manie sa fourche, que le troisième sache garder ce silence attentif si précieux aux belles musiques, tous doivent se retrouver sur un rythme partagé. Lorsque ce moment là arrive, c’est alors comme un instant de grâce dans la rencontre : quelques mots dits sur un ton inhabituel, une phrase laconique et puissante qui résume avec fulgurance toute la matinée de discussion, qui ramasse les convictions faisant marcher et espérer l’homme de la terre. Certes, le refrain recueilli de cette manière est des plus inattendus. Il garde les traces d’une transmission anarchiquement séduisante et assez peu conventionnelle. Animé par une force créative dont la nature, comme la vie, a besoin pour continuer, il ne supporte guère les calibrages établis. Ces six hommes ont fait entendre leur voix et leur cœur, montrant à quel point la pensée unique n’existe pas et combien la réalité est vive du camaïeu de ses couleurs impressionnistes.

Après avoir suivi le calendrier des saisons, du pré à l’étable, de la stabu. au champ, la cohérence est apparue, évidente :  Produire le discours tenu par ces six hommes, pour que celui qui écoute, marche dans la boue et y voit ses traces, pour que celui qui regarde, frissonne de la douceur velue des demoiselles bovines dorées ou rose, et surtout, surtout…qu’il cultive la certitude de ne pas tout savoir sur les mystères impénétrables des peaux de vache et de la langue de bœuf !

Caroline Darroux

Enquête et Coordinatrion projet milles Vaches. Morvan.

Etat des lieux, des hommes et des bêtes.

« Anem nos en a faire tetar lo veder »

Trois agriculteurs du Pays de Seilhac en Limousin. Trois agriculteurs du Morvan. Deux territoires de demi-montagne, entre pacages, bocages et sombres forêts sur le territoire du Massif Central. Des hommes et des femmes, modestes et passionnés,  Éleveurs de veaux depuis… toujours dans ces deux pays « naisseurs » !  Le métier, entre tradition et novation.  Les hommes, gestionnaires de l’espace rural, entre nature et culture.  Avec le déroulement apparemment immuable des saisons qui rythment la profession et la vie de ceux qui les accompagnent et les entourent.  Visites quotidiennes à l’ensemble – désormais conséquent – du troupeau. Le parcours, chaque matin, de l’espace « pour aller voir des bêtes » est un rite fondateur de la profession où s’entremêlent observations météo, phytosanitaires et philosophiques qui valident au quotidien la conduite du troupeau.

Les boucles à l’oreille des vaches ont remplacé les noms fleuris mais le tout reste inscrit dans le vaste imaginaire généalogique de chaque agriculteur avec « l’amélioration de la race » pour unique ambition. En 2008, après de nombreuses années consacrées à la « modernisation » sans partage des structures de travail, des pratiques agricoles et de la vie tout court, le monde des éleveurs semble aujourd’hui à la croisée des chemins, remettant au cœur de son projet un développement « plus durable » de l’espace, de ses pratiques d’élevage et une compréhension plus cosmogonique de leur métier qu’ils n’avaient, somme toute, que momentanément mise de coté. Leurs pratiques ne sont pas nostalgiques. Dans leur propos, nul folklore gratuit sur les « valeurs de la terre » que l’héritage bien compris des pratiques des anciens, le regard lucide et parfois caustique sur la société qui les environne, l’Europe et ses contradictions réglementaires, les échéances des marchés mondiaux qui les assaillent jusqu’au fond de leurs « stabus » désormais incontournables. Pourtant, au fil des entretiens, « l’éternel paysan » refait surface, les valeurs d’observations et d’évaluation des qualités séculaires des « terroirs », les savoir-faire empiriques de soins et d’engraissement des bêtes prennent toute leur place dans la gestion d’une agriculture moderne. La terre, le paysage et les éléments, changeants et mobiles, éclairent et mobilisent en permanence leur travail : Tels les marins dans leur mer d’herbe, ils en apprécient les soudaines et rapides modifications.

C’est cette permanence autant que ces mutations qu’ils nous semblent intéressants de venir capter, dans ce monde encore relativement structuré, porteur d’un regard global sur la société d’aujourd’hui, responsable et gardien de notre paysage « européen ». À mille lieues de toute tentation passéiste et des poncifs qui l’accompagnent, le regard porté par les auteurs de ce propos, s’appuyant sur leur connaissance de l’histoire de cette civilisation rurale mais aussi vivants encore aujourd’hui dans ces territoires de « néo-ruralité », ne vient pas donner des leçons mais soulever, entre tendresse et douce ironie, un coin du voile sur ce monde, plus secret qu’il n’y paraît, d’éleveurs de ces deux régions.

Six portraits d’agriculteurs

du Morvan et Pays de Tulle

Pays de Tulle

Les trois agriculteurs corréziens choisis habitent tous le Canton de Seilhac plateau corrézien de demi-montagne entre Tulle et le Massif des Monédières, un des cœurs de l’élevage bovin corrézien.

Pierre Couloumy , longtemps conseiller agricole tout en s’occupant d’une ferme tenu par ses parents, a repris récemment ce travail à plein temps, aidé par sa mère qui habite sur place. Maire jusqu’en 2008 de la commune de St Jal où il habite, communiste de tradition, il a choisi un modèle d’agriculture à l’écart du modèle prédominant, celui que la petite ferme familiale en polyculture. Passionné de génétique et d’élevage, il a longtemps observé les productions voisines des races Salers et Aubrac et le savoir-faire des éleveurs locaux. Dans ce pays où la tradition du veau sous la mère est comme une religion, Pierre Couloumy ne jure que par cette production, hélas fortement menacée, qu’il s’efforce de promouvoir avec passion. Il s’est remis à cultiver les châtaigniers et compte reprendre l’élevage des cochons dont la Corrèze était, avant les porcheries industrielles, le premier producteur en France. Bref, il conduit aujourd’hui, en toute lucidité, sa ferme comme un anti-modèle pour prouver qu’il existe un autre mode de « développement » de l’agriculture et de l’élevage en Corrèze.

Robert et Jean Claude Pélissier , le père et le fils, sont des agriculteurs amoureux du travail bien fait, quoiqu’il en coûte. Jean-Claude est un des derniers jeunes agriculteurs de la commune de St-Salvadour. Son père Robert aujourd’hui en semi retraite a été façonné par les traditions d’agriculture locale, élevé dans le culte des anciens dans une commune longtemps restée à l’écart des évolutions de la modernité. Né dans un hameau voisin, Robert se plait à raconter une histoire très locale émaillée des légendes et des personnages colorés qui l’ont traversé. Il est aujourd’hui une « mémoire » lucide mettant en parallèle avec un humour dévastateur, histoires ancestrales et tracasseries de l’administration de l’Europe agricole quand son fils continue à entretenir avec un soin jaloux, bêtes, cultures et terrains dans le village des Plats. Après la crise de la « vache folle » au début des années 2000 et les méventes du « veau d’Italie » ils ont amplifié leur production de « veaux sous la mère ».

Jean-Pierre Lizeaux , héritier d’une grande tradition d’élevage dans le village d’Estors de Beaumont au pied des Monédières qui comptaient plusieurs très importantes exploitations et de remarquables agriculteurs aujourd’hui en retraite ou disparus, il est propagateur depuis toujours dans sa commune de Beaumont de coopératives de matériel agricole et d’organisations collectives. Il possède aujourd’hui une des plus grosses exploitations du pays avec près de trois cents bêtes, en association avec un jeune agriculteur de la commune voisine souhaitant s’installer.

Il réfléchit au devenir de la production bovine du territoire dont il pense qu’elle est mal connue et mal promue. La Fête annuelle de Jarennes, un hameau voisin de la commune, dont il est un des organisateurs, s’efforce de promouvoir la viande du pays et de mieux faire connaître les spécialités gastronomiques de la viande limousine.

Morvan

Les trois agriculteurs qui participent au tournage dans le Morvan ont été choisis pour leur positionnement réfléchi entre tradition et modernité. Les trois exploitations sont de taille moyenne avec des diversités de production.

Jean-Charles Cougny ne veut pas se laisser happer par le progrès et la mécanisation à outrance, chez lui pas de 4 x 4, des machines louées à la CUMA, dont il est l’un des membres fondateurs. Il nous emmène faire le tour des prés à pied, promenade rituel de chaque matinée du printemps, de l’été ou de l’automne. Il observe l’état des haies, appelle chacune de ses « filles » par son prénom. La généalogie de ses vaches est aussi minutieusement conservée que la sienne, avec photos et anecdotes à l’appui. Son humour parfois caustique trace par formules les contours d’un métier bouleversé par la mondialisation, un métier qui lui semble, certains matins, un peu absurde mais profondément essentiel. A la fin de la promenade, il nous montre d’un clin d’œil sa « stabu » neuve qu’il se plaît à ridiculiser, mal nécessaire pour pouvoir continuer de faire naître ses veaux. Jour après jour, il pense le monde, la faim, la surproduction, la pollution. Jour après jour, il tente de trouver des solutions à sa mesure : farines sans OGM, surveillance de la pluviométrie, militantisme à la confédération paysanne… Quand son introspection déborde, que la coupe est pleine, il écrit des fictions, profitant des longues nuits d’attente du prochain heureux évènement bovin, puis il les publie.

Plus loin dans la Nièvre, l’exploitation de Philippe Rault est un peu plus grande. Ce petit homme assez réservé se laisse trahir par son regard perçant et son air rieur. Comme le précédent, il a hérité de l’affaire de son père. Il lui a fallu changer beaucoup de choses pour adapter la production à la société moderne. Philippe conçoit son travail en véritable ingénieur, considérant tout élément, les comparant avec d’autres systèmes d’exploitation comme ceux du Brésil, de l’Italie, de l’Allemagne. Sa culture agricole est immense, d’ailleurs, il part en vacances chaque année pour aller observer d’autres méthodes d’élevage. De ce discours technique, naît une vision de l’agriculture d’une grande humanité. Il explique la responsabilité ancestrale et aujourd’hui mondiale de l’agriculteur qui doit nourrir les autres. Ethique qui doit guider celui qui a choisi cette voie vers la qualité et le travail. Il regrette que cette vision globale du métier ne soit pas inculquée aux jeunes car de cela découlerait la responsabilisation, l’amour des bêtes et le goût du travail. Alors il accueille dès qu’il le peut des groupes d’enfants et de jeunes que le métier intéresse et il tente de leur transmettre cette vision des choses en même temps que sa passion.

Aux confins de l’Autunois, Gérard Pipponiau, son père André et son fils Loïc élèvent eux aussi. Des vaches, des veaux, mais également quelques poules, des lapins, des cochons, des ânes, une jument de trait. La filiation se lit dans l’organisation quotidienne du travail : dans la vieille écurie sans chaîne de curage, à plafond bas, le grand-père soigne les veaux fragiles, les vaches malades, les bêtes grasses. Il distribue le foin à la fourche pendant que le petit-fils cure les écuries à la main. Tous deux conversent dans la plus grande complicité sur le poids de cette cularde, la beauté de cette génisse, les dates estimées de vêlage. Le grand-père est responsable des veaux qui ne savent pas téter seuls, il sait comment leur apprendre, il a la patience. Pendant ce temps, dans la « stabu », Gérard distribue la farine en tracteur, vérifie la santé de son troupeau, lâche les veaux pour qu’ils aillent téter leur mère. Ici tous tètent seuls. Dans cette ferme, on aime les bêtes épaisses, le petit-fils présente les plus belles aux concours de la région, il est souvent primé et conserve les photographies des championnes. Il a appris avec son grand-père à les tondre, les parer pour les rendre plus belles, à pincer le postérieur pour voir la finesse de la viande. Gérard préférerait peut-être moins de césariennes, mais il tient à faire évoluer le troupeau dans le sens qu’a choisi son fils qui, un jour, le reprendra. Dans cette ferme, on élève à trois générations, chacun faisant des compromis, écoutant les enseignements de l’autre pour le bien des bêtes et de l’exploitation. Savant mélange d’autrefois et de demain pour guider les gestes d’aujourd’hui.

FICHE TECHNIQUE DU FILM

Titre : Quelques hommes et Mille vaches – Support : DVCAM – Format : 16/9 ème – sortie : Août 2009 – Langue : français sous-titré – Catégorie : documentaire – Durée : 75mn – Couleur et noir et blanc – Production : Centre Régional des Musiques traditionnelles en Limousin – Mémoires vives – Union des Groupes et ménétriers Morvandiaux – Distribution : indépendante – Enquête et coordination : Olivier Durif, Caroline Darroux – Réalisation, image et montage : Laurent Grall Rousseau – Son, mixage : David Mascunan – Direction musicale, arrangements : Laurent “Enzo“ Rousseau

CINÉ-CONCERT

Interprètes : Laurent “Enzo“ Rousseau guitares et machines sonores – Thibault Chaumeilchant/clarinettes – Clément Delperié chant – Eva Durif chant – Gabriel Durifchant/accordéon diatonique – Marion Lherbeil chant – Laure Nonique-Desvergnes chant – Sylvestre Nonique-Desvergnes chant/trompette/machines – Julien Soleilhavoupchant/percussions